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 Le poisson à charnières

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Karoloth
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Localisation : Draveil

MessageSujet: Le poisson à charnières   Ven 5 Sep - 8:51

Le poisson à charnières

Le poisson à charnières est un poisson secret. Si secret que vous avez peu de chance, pour ne pas dire aucune, de croiser sa route un jour, de l’observer nageant dans les eaux profondes, de le voir capturé par un chalut dans le grouillement d’un banc de sardines ou de maquereaux, comme il est tout à fait improbable que vous en découvriez des images sur vos plats écrans à haute résolution.

C’est un poisson rusé qui connaît les pièges de ce monde. C’est donc un vieux poisson. Une espèce née en des temps si reculés, qu’alors, on pouvait traverser les océans à pieds. Du fait de son âge vénérable bien entendu et aussi de celui qu’il est l’ancêtre commun à toutes les bêtes à squelettes, l’on pourrait l’appeler Grand-père.

Celui-ci que je vous présente et dont je commente la danse imparfaite nage au-devant de nous dans une eau verte et trouble. Il se déplace au rythme lent des mouvements ondulants de son corps et se propulse à coups de queue indolents. Il a le temps. Il poursuit en solitaire un chemin tracé en haute mer dont seul lui sait où il mène.

Le poisson à charnières est un énorme poisson rond à l’aspect éternellement figé. Il n’en a pas changé depuis le premier jour, la nuit des temps quoi, ou si peu, c’est pourquoi il paraît étrange. Son apparence baroque s'éloigne par tant de détails de celle que nous avons l’habitude d’observer chez les autres animaux à branchies, pourtant si différents déjà les uns des autres, qu’aussitôt, à sa vue, on se sent saisi par l’étonnement. Son corps recouvert de larges plaques osseuses protectrices luit des couleurs de l’arc-en-ciel et semble constitué d’éléments indépendants, comme ceux d’un puzzle en trois dimensions qu’un malhabile amateur de reconstruction aurait assemblé de guingois formant un ensemble qui menacerait de se disloquer à chaque instant. Harmonie n’est pas le mot qui qualifie le mieux le poisson à charnières, loin de là, tant à chaque mouvement on s’attendrait à le voir se désarticuler ; à se retourner sur lui-même tant sa nage lui impose des ballottements de culbutos. Pourtant, il est beau, beau comme l’éclat du jour traversant les eaux.

Suivons donc celui-ci que la providence, peut-être, a placé devant l’étrave de notre embarcation et tentons de découvrir où l’entraîne sa volonté. Là, au plus près du soleil que sa condition de nageur lui permet, sa nageoire dorsale omnicolore fendant la surface de l’eau, il se déplace en direction des îles du bienfait, celles nichées sous le fil de l’équateur où depuis toujours resplendissent les beaux jours. Là-bas, à quelques brassées du rivage, des poissons innombrables parés de radieuses couleurs jouent au milieu des  coraux et des anémones de mer qui ont colonisé les fonds rocailleux. C’est ici, dans les eaux turquoise des lagunes, que le poisson à charnières vient se reproduire à ce qui se dit, mais rien n’est certain dans ce domaine, car aucune preuve n’a pu être apportée pour conforter cette assertion. Le poisson à charnières sait garder inviolés les mystères de son existence.

C’est une aubaine si, en ce jour, celui-ci daigne précéder notre proue en dodelinant. Dommage, qu’à bord nous n’ayons en notre possession ni caméra, ni appareil photo, pas même de téléphones mobiles pourtant si fréquents dans notre environnement moderne, pour en rapporter au port des images. Nous aurions été les premiers à le faire, destinés sans nul doute à connaître une extraordinaire renommée. Nous aurions parcouru le monde pour présenter nos clichés en tout point de la terre contre monnaie sonnante et trébuchante et, avant que l’an se termine, nous aurions tous acquis fortune et gloire. Malheureusement, le poisson à charnière jamais ne se dévoile devant un objectif et les rares chanceux qui l’ont rencontré et ont tenté de saisir son portrait ont constaté sa disparition sans avoir eu le temps de presser le bouton de prise de vues. Le poisson à charnières imprégné d’orgueil d’aucune manière ne donne que ce qu’il entend donner, aussi, contentons-nous d’apprécier sa présence comme une largesse de sa part et n’en exigeons pas davantage.

Mais voici que soudain une ombre massive surgie de l’épaisse noirceur des profondeurs glisse dans l’onde à quelques longueurs. Il s’agit de celle d’un requin terrible à face plate, implacable prédateur grand autant qu’un rorqual. C’est un mangeur d’hommes à ce que l’on dit et de bien d’autres choses, de tout ce qu'il se découvre à sa portée à vrai dire : thons, mérous, marsouins, baleines, bouteilles en plastique, boîtes de conserve, machines à laver. Son bonheur principal est celui de hanter les esprits, les rêves nocturnes, les cauchemars à noyade, de faire claquer ses mâchoires sur la chair tendre, de la déchiqueter, d’avaler d’un coup une bouchée sanguinolente grosse comme une voiturette. Mais là, bien que perpétuellement affamé pareillement à tous ceux de son genre, il ne fait que passer sans s’attarder en n’éveillant aucune crainte. Au contraire, il semble s’éclipser en douce en plongeant tout droit en direction du lieu d’où il était apparu le moment précédent comme s’il souhaitait ne pas attirer l’attention.

Le samouraï à épée flamboyante, autre nom du poisson à charnières, celui qu’on lui attribue à cause de la naturelle armure sous laquelle il protège ses organes, ne redoute rien. Lorsqu’il donne libre cours à la colère, le noir profond, le rouge vif et le jaune citron conquièrent en un instant toute la surface de sa peau et dessinent d’étranges et inquiétantes volutes mouvantes ; il gonfle et prend un air menaçant en écartant ses nageoires pectorales à forme de pique et hérissées de mille pointes toutes prêtes à injecter de funestes toxines élaborées au creux de ses entrailles dans le corps de son ennemi ; sur son dos se lève une épine à l'aspect de sabre aux reflets et à la dureté de l’acier, longue lame plate, épointée à son extrémité et tranchante tel un rasoir des deux côtés. Ainsi transformé, presque méconnaissable, le poisson à charnières inspire le respect. C’est pourquoi le requin terrible poursuit sa route sans s’attarder comme se détourne volontiers du porc-épic le chien échaudé et devenu prudent à la suite d’une première rencontre.

Le poisson à charnières n’est pas belliqueux, pour autant il n’est la proie de personne. Quelques capitaines de navires tueurs de baleines l’ont par le passé appris à leurs dépens. Voulant à tout prix ramener sa carcasse, certains, bouffis de vanité et ivres de désir d’attirer la gloire, ont fait charger les canons à harpons en vue de perforer le samouraï à épée flamboyante qui leur avait fait l’indicible honneur de se montrer à eux. Mal leur en a pris, car non content de voir le dard de leurs javelots ricocher sur la formidable armure de leur proie, ils durent refréner des frémissements d’effarement lorsque celle-ci avec une vélocité insoupçonnée se mit à fondre en direction de leur bateau, sabre levé, avant de plonger sous la coque et de faire entendre le moment suivant en passant au-dessous le bruit alarmant de la tôle d’acier qui se déchire, ouvrant une voie d’eau au fond d’une cale. Il est inutile de dire que ces capitaines, ceux qui ont pu rentrer à bon port, ont compris la leçon et qu’aucun, au contraire de l’obstiné Achab envers le cachalot Moby Dick, n’aurait plus tenté sa chance si une nouvelle occasion lui eût été donnée, ce qui ne fut jamais le cas. Le poisson à charnières ne se dévoile qu’une fois et son apparition tient du miracle. C’est pourquoi nous bénissons la présence de celui-ci alors que, regroupés à l’avant de notre bateau, nous le suivons charmés par sa majesté avec un regard empli d’émotion.

Malheureusement, toute chose a une fin. Bien que nous ayant accompagnés pendant plus d’une heure sûrement, le temps passe si vite dans les instants d’euphorie, et que rien ne puisse l’augurer, tout à coup, notre poisson à charnières bascule sur le côté. Un long moment, il flotte ainsi, semblant à la dérive,  en agitant sa nageoire pectorale dans l’air comme s’il nous faisait un signe d’adieu. Nous pouvons voir son œil aussi, il nous regarde, nous n’en doutons pas, et nous pouvons y lire sa malice. Nous levons chacun une main dans une étonnante synchronisation. « Adieu ! » s’exclament certains, d’autres laissent couler des larmes. Alors, sans plus de cérémonie, notre splendide compagnon de route plonge. Plus loin, il refait surface en bondissant dans les airs, pareil à un dauphin joyeux, si haut que son corps en entier nous apparaît dans sa beauté cependant que nos mâchoires s’ouvrent d’ébahissement comme au bouquet final d’un feu d’artifice. Un instant, il semble suspendu au-dessus de l’horizon. Puis, acceptant d’obéir aux lois de la gravité, le voici qui retombe dans des remous d’écumes. Enfin, la mer se referme sur lui pour ne plus le laisser revenir.

Longtemps, nous attendons son retour, l’œil humide noyé sous le miroir de l’eau à la recherche de l’éclat de son ombre, mais rien ne vient. Il nous a quittés pour les abysses, pour ce pays aux couleurs de bonbons de réglisse.

Lentement, nous nous éloignons, redevenons des êtres dissociés des autres, et, chargé de tristesse, chacun de son côté retourne à son ouvrage. Pourtant, à jamais éblouis nous demeurerons et s’il est vrai que les souvenirs s’effacent, celui de la vision merveilleuse de ce jour restera gravé dans chaque repli de nos pensées. De retour au port, tous ceux que nous croiserons entendront notre histoire. On ne nous croira pas, nous prendra des affabulateurs, des fous à qui la haute mer aura tourné l’esprit. Qu’importe, puisqu’ils n’en voudront pas, nous garderons nos images pour nous par-delà les années et quand la chance et la vie nous auront donné des enfants, que ceux-ci auront grandis assez pour l’entendre, nous leur raconterons comment, par un grand temps, au loin sur l’océan, nous avons rencontré sa flamboyante majesté, le rescapé des temps passés. Ainsi ils sauront qu’au-delà des maisons, des rues, des cités, de l’univers fou des hommes, il existe un être qui survivra à toutes les débauches.

Bien sûr, ces enfants deviendront des adultes incrédules qui ne concevront dans le souvenir de nos récits qu’une aimable fable, mais comme ils l’auront aimée, que nous aurons semé un doute salutaire dans leur esprit, ils conteront à leur tour à leurs petits quand ceux-ci auront atteint l’âge l’histoire du poisson à charnières. Et ainsi soufflera le temps. Jusqu’au jour où, vieux et édentés, nous verrons venir à nous l’un de ces descendants, dont nous aurons oublié le nom, peut-être serons-nous déjà sur notre lit de mort, alors cet inconnu aux traits familiers se penchera vers nous avec un air complice, les yeux brillants d’une lueur insolite, et, approchant sa bouche tout près de notre oreille, il dira ces mots réconfortants entre tous : « Je l’ai vu… »

Non, nous n'avons pas rêvé.


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Dernière édition par Karoloth le Lun 8 Sep - 9:17, édité 3 fois
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Damona Morrigan
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MessageSujet: Re: Le poisson à charnières   Ven 5 Sep - 10:13

Absolument magnifique ! Merci beaucoup cheers Love !

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Karoloth
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Localisation : Draveil

MessageSujet: Re: Le poisson à charnières   Sam 6 Sep - 13:25

Touché Damona. Merci. sunny

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