Lucky était assis sur le petit banc devant la ferme. La nuit était noire et son chien Wolf, un bâtard albinos, avait posé sa truffe sur ses pieds pour être alerté de ses moindres faits et gestes. Il sentait que son maître n’allait pas bien. Toute la nuit avait était bruyante, des cris et des rires avaient emplis la maison et là, c’était un silence lourd et oppressant.
Lucky se rappelait sa mère qui se moquait de lui quand il parlait de ses amis. “Des amis ? mais mon pauvre garçon, regarde toi tu es laid
et bête à manger du foin. Ils ne sont là que parce que tu les arranges bien, tu cours dès qu’ils sifflent ». Lucky ne disait rien, de toute façon elle ne savait pas. Elle avait toujours vécu en recluse dans cette ferme isolée. Tout était statique. Rien n’avait bougé. La table en bois brut sur laquelle il était né, trônait toujours au milieu de la pièce. Il la haïssait cette table. Combien de fois lui avait-elle reproché sa douloureuse naissance. La sage-femme avait dû utiliser des forceps, dont il gardait la cicatrice sur les tempes pour le mettre au monde. Sans doute, inconsciemment il savait déjà qu’il n’avait pas envie de le voir ce monde.
Il se rappelait la seule personne qui lui ai prodigué un peu d’amour et d’attention, Papy Joe. Il lui avait tout appris. Observer le ciel pour connaître le moment propice pour semer afin d’obtenir la meilleure récolte. C’était grâce à lui qu’il savait imiter et reconnaître le cri des oiseaux. Il lui avait montré les endroits où poser ses collets pour attraper des lapins de garenne. Il se souvint de la fois où il entendit un gémissement : c’était un bébé chiot qui s’était pris la patte dans le piège. Il l’avait libéré, soigné et ce drôle d’animal au poil blanc et aux yeux rouges ne l’avait plus quitté.
C’était son grand père aussi qui lui avait appris à lire. Une fois par mois il allait à la ville chercher le sucre, le café et le tabac à chiquer. Le soir, Lucky se mettait a l’affût du bruit du vieux pick-up, et il courait à la rencontre du vieil homme. Il savait bien qu’il lui rapportait de la ville les dernières aventures de Bleck le Rock. Et il rêvait, il se voyait en solide trappeur traquant les tuniques rouges. Il s’évadait de son triste quotidien.
Sur son passage, les gens ricanaient et chuchotaient « tiens voilà le bâtard de la Louise ». Il avait appris le lourd secret de sa naissance. Son père était un ouvrier agricole qui louait ses services aux fermes, à la saison des récoltes. Il était reparti un jour, sa musette sur le dos en laissant un « polichinelle dans le tiroir de la Louise ». En ces temps là, une femme enceinte sans mari était considérée comme une pas grand-chose, une catin. La seule présence du petit garçon rappelait à sa mère ce passé qu’elle aurait tant aimé effacer et elle le tenait pour responsable de son malheur.
Il travaillait dur à la ferme mais il aimait ca, l’odeur de la terre après l’orage, le vent qui faisait onduler les champs de blé.
Il avait grandi et, le jour arriva où il devait être scolarisé. Louise voyait cela d’un très mauvais œil, à quoi pouvait bien servir de se farcir la tête avec des choses inutiles, tout ce qu’il avait besoin de savoir, son grand père le lui avait enseigné. Mais, au fond d’elle- même elle craignait qu’il ne lui échappe.
Lucky se rappelait bien de ce premier jour. Il était parti au petit matin, à pied pour se rendre au bourg, fier du cartable et de l’ardoise que son grand-père lui avait rapportés de la ville. Il déchanta vite. A son arrivée, une horde de gamins courait et criait « voilà le bâtard » Et c’est là qu’il la vit, comme une apparition : une belle petite fille à la peau aussi claire que la sienne était noire, aux longs cheveux blonds et aux yeux d’un bleu profond. Il croyait avoir vu un ange comme ceux qu’ils voyait dans ses livres. Nora le prit par la main et lui dit « viens laisse les ils sont bêtes ». Et de ce jour, ils ne se quittèrent plus. Elle partageait son repas avec lui. Sa mère oubliait souvent de lui donner un casse-croûte, d’ailleurs pour elle, il fallait mériter sa nourriture et pour passer ses journées assis sur banc, il n’était pas nécessaire de manger. Quand la cloche de midi résonnait dans le préau, Nora le prenait par la main et ils allaient tous les deux s’installer sur les planches en bois de la petite scierie. Souvent, ils s’allongeaient côte à côte et regardaient la course des nuages dans le ciel. Le samedi après-midi, il l’initiait à la pèche. Il lui avait aussi appris à reconnaître le chant des oiseaux et elle les imitait presqu’aussi bien que lui.
A l’école il avait des « amis ». Il était courtisé par tous les mauvais élèves à qui il faisait les devoirs. Mais ca ne le dérangeait nullement, au contraire, il se sentait important et utile.
Un soir, en rentrant, il trouva sa mère, les yeux rougis de chagrin assise à la grande table « ton grand-père nous a quitté »...